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La
perruque de Liniers
Daniel Balmaceda vient d’écrire
un livre intéressant sur l’invasion anglaise de Buenos
Aires en 1806. Plein de détails et relatant la vie à
Buenos Aires à l’époque, ce bouquin de 330 pages
est passionnant. Il s’appelle ORO Y ESPADAS, édition
Marea 2006.
Je viens d’en traduire un petit bout, pour vous faire plaisir.
On y parle d’un Français, Santiago de Liniers. À
ce moment de l’histoire les Anglais sont maîtres de
la ville, pour le moins du fort.
Dans la vie de Santiago de Liniers il existe un avant et un après
le 12 Aout 1806. Avant cette date c’était juste un
bon militaire, il ne s’était jamais distingué.
Il était arrivé à Buenos Aires, des rêves
plein la tête et, une fois sur place, avait failli abandonner
la carrière pour se consacrer à l’élaboration
de concentrés de bouillons.
Il s’était marié avec une Porteña dont
il était veuf. Il devait jouer le rôle du père
et de la mère de 8 enfants, ses fins de mois étaient
difficiles et il avait du mal à payer son loyer. Une bonne
étoile, en la personne du Vice-roi Sobremonte, l’avait
mis à la tête d’une garnison à l’extérieur
de la ville, à Barragán, juste avant que n’arrivent
les Anglais.
Cet éloignement en fit le leader de la Reconquista (la reconquête)
de Buenos Aires. Le 12 Aout 1806, notre homme, 53 ans, à
la tête d’un important bataillon, bien supérieur
aux forces anglaises était prêt. Du jour au lendemain,
Liniers devint Vice-roi, obtint une rue à son nom plus le
titre de Comte de Buenos Aires, donné par la Couronne espagnole,
pour être plus précis ce titre avait été
demandé par Liniers en 1809 et fut confirmé par la
Couronne en 1862.
Il reçut aussi l’autorisation d’importer 2000
esclaves africains, ce qui en fit, indéniablement l’homme
de l’année.
La gloire, la reconnaissance, le pouvoir atterrirent brutalement
et soudainement dans la vie de ce Français immigré,
mais aussi, vous allez le voir, le scandale.
Car, ce matin du 12 Aout 1806, alors que le commandant Liniers avançait
avec ses troupes depuis Retiro jusqu’à la Plaza Mayor
avec l’intention de récupérer le fort ou flamboyait
le drapeau anglais, en prenant le sentier de la Merced, sans savoir
que chacun de ses pas, chaque bruit de ses bottes dans ce chemin
poussiéreux marquait à jamais le nom que cette rue
porte encore aujourd’hui : La Reconquista.
Il traversa ce qui est aujourd’hui l’avenue Corrientes.
Il lui restait 400 mètres à couvrir pour atteindre
son objectif lorsqu’un mouchoir blanc tomba à ses pieds.
Il le ramassa, leva son regard et il la vit. Elle avait 30 ans,
elle s’appelait Anita Perichon, Française comme lui,
et venait de donner à cette scène épique la
touche de romantisme qui lui manquait.
Ils se connaissaient de vue, sans plus. Mais ce jour-là,
dans cette ambiance, Liniers gonfla sa poitrine, son coeur s’enflamma,
il embrassa le mouchoir et le garda entre sa chemise et sa veste.
Dès lors, rien ne pouvait plus l’arrêter, et
Buenos Aires retourna à la Couronne espagnole.
Notre héros se décida rapidement à rendre ce
mouchoir. Cette aventure amoureuse avec Anita aurait pu constituer
la fin heureuse de cette histoire, sauf pour un détail malheureux,
la Française était mariée. Même si son
mari passait le plus clair de son temps en voyage, comme c’était
souvent le cas à cette époque, la relation fut considérée
comme scandaleuse par la population.
Liniers s’en moquait totalement. Ils se promenaient, bras
dessus, bras dessous, sur l’Alameda, aujourd’hui l’avenue
Alem, et il avait mis à la disposition de la belle des hommes
armés pour sa sécurité. Cette dernière
mesure augmenta encore le scandale. Néanmoins, les Anglais
partis, la vie privée de celui qui était dorénavant
le nouveau Vice-roi passa au second plan.
Le 5 juillet 1807, Liniers confirma encore une fois son rôle
de leader en repoussant une seconde invasion anglaise.
Tout Buenos Aires avait une dette d’honneur envers lui, et
au plus fort de sa gloire et de son pouvoir il commença à
distribuer prébendes, faveurs et postes aux membres de la
famille d’Anita. Cela jeta un froid, d’autant, il faut
se rappeler de la pudibonderie de l’époque, que notre
ami Liniers restait maintes fois à dormir dans la maison
de celle qu’on appelait “la Madame” et dont l’état
civil rappelait continuellement son état de femme mariée.
Le 21 septembre 1807, Le Vice-roi Santiago de Liniers s’en
fut visiter, une fois de plus, sa maîtresse. Il passa quelques
heures avec sa Française, dans cette même maison depuis
laquelle elle lui avait lancé son mouchoir blanc. Il était
tard dans la nuit lorsqu’il prit congé. L’attendait
un voisin indigné, soldat du bataillon des Andalous, qui
se jeta sur lui, faisant voler sa perruque et lui faisant perdre
l’équilibre. Le cul par terre, Liniers du subir toute
sorte d’invectives et d’insultes. L’homme fut
arrêté par une patrouille de passage et le soldat qui
lui servait de garde du corps.
Bon bougre Liniers le fit libérer en lui faisant promettre
de se taire sur ce malheureux épisode. Bien mal lui en prit,
l’histoire fit le tour de la ville, qui ne parla plus pendant
des mois que de la perruque de Liniers.
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