| L’aumônier
tortionnaire face à la justice argentine
Pour la première
fois, un prêtre est jugé pour crimes perpétrés
pendant la dictature.
Par Antoine Bigo
QUOTIDIEN : mercredi 25 juillet 2007
epuis l’arrivée au pouvoir, de Néstor Kirchner
en mai 2003, l’Argentine a retrouvé la mémoire
de ses années les plus noires, et décidé d’en
finir avec l’impunité dont bénéficiaient
ses tortionnaires en uniforme. Alors que la Cour suprême vient
de déclarer «inconstitutionnelle» les grâces
accordées en 1989 par l’ancien président Carlos
Menem aux responsables de la dictature accusés de crime contre
l’humanité, le procès d’un aumônier
de la police pendant les gouvernements militaires entre 1976 et 1983
bouleverse l’opinion publique. Le père Christian von
Wernich, âgé de 69 ans, est accusé de complicité pour
42 enlèvements, 31 cas de torture et 7 assassinats. Depuis
le début de son procès, le 5 juillet, il a toujours
nié les charges qui pèsent contre lui, et s’est
refusé à s’exprimer devant le tribunal de La
Plata, ville universitaire à une cinquantaine de kilomètres
au sud-est de Buenos Aires et capitale de la province du même
nom.
«Goupillon». Pour la première fois, un prêtre
est jugé pour des crimes perpétrés pendant la
dictature et, derrière lui, c’est la collusion de la
hiérarchie de l’Eglise catholique argentine avec les
forces armées qui est mise en lumière par la justice. «Même
si tous les membres du clergé catholique n’étaient
pas favorables à la dictature, l’Eglise en tant qu’institution était
clairement alignée avec les militaires dans la défense
de la société occidentale chrétienne. Christian
von Wernich n’est pas une exception dans cette alliance du
sabre et du goupillon, puisque de 20 à 30 curés auraient été vus
dans les camps de concentration argentins. Mais il est le symbole
de la complicité silencieuse de la hiérarchie catholique
avec les juntes militaires qui se sont succédé au pouvoir»,
souligne Hernán Brienza, le journaliste qui a retrouvé le
père von Wernich au Chili en avril 2003, et lui a consacré un
livre. En 2007, l’Argentine reste catholique, comme le stipule
l’article 2 de la Constitution nationale (1), et militaire,
avec un aumônier des forces armées nommé par
le pape.
Près d’une centaine de témoins sont attendus à la
barre jusqu’au verdict, prévu en septembre. Leurs histoires
sont épouvantables. L’aumônier a utilisé son
sacerdoce pour s’attirer la confiance des prisonniers et leur
soutirer des renseignements en leur promettant qu’ils éviteraient
ainsi la torture. «Vous imaginez dans ces moments de terreur
et de douleur ce que peut représenter un prêtre ? C’est
comme si Dieu en personne venait vous tendre la main quand, en fait,
c’est le diable qui est là», témoignait
le 12 juillet Julio Miralles, enlevé en juin 1977 avec son
frère son père et sa mère, tous torturés
puis finalement libérés quatorze mois plus tard par
les forces armées argentines prétextant une «erreur».
Dans la salle du tribunal, le curé, en civil, protégé par
un gilet pare-balles et abrité derrière une vitre blindée,
reste impassible. Au dehors, les organisations des droits de l’homme
et quelques membres des familles des 30 000 disparus de la dictature
s’époumonent : «Assassin, assassin.»
«Impunité». Le procès intervient alors
que la droite s’offusque de la décision de la Cour suprême
qu’elle estime partiale, puisque le jugement ne revient pas
sur les grâces accordées aux montoneros, ces militants
politiques d’extrême gauche coupables eux aussi d’enlèvements
et d’assassinats. Une trentaine de militaires, dont le général
Jorge Videla et l’amiral Emilio Massera, anciens chefs de la
junte et actuellement aux arrêts domiciliaires, sont concernés
par cette décision qui en réalité est plus
symbolique que pratique.
En effet, comme le reconnaît le secrétariat d’Etat
argentin aux droits de l’homme, «les militaires dont
la grâce a été annulée ont tous été à nouveau
inculpés depuis que le Congrès, puis la Cour suprême
ont successivement déclaré nulles, en 2003 et en 2004,
les lois dites de pardon qui assuraient l’impunité des
tortionnaires». Selon les organisations des droits de l’homme,
entre 150 et 200 militaires qui n’avaient jamais été amnistiés
attendent leur procès. Il s’agit des responsables d’enlèvements
de bébés ou des organisateurs du plan Condor, cette
répression conjuguée de l’Argentine, de la Bolivie,
du Brésil, du Chili, de l’Uruguay et du Paraguay orchestrée à l’époque
par le gouvernement américain pour lutter contre la «subversion».
«Réapparition». A quelques mois de l’élection
prési dentielle, l’atmosphère est pesante. Des
Argentins par milliers ont manifesté avec émotion il
y a quelques jours pour exiger la «réapparition» de
Julio López. Ce maçon de 77 ans, enlevé puis
torturé pendant la dictature, a disparu il y a huit mois.
Il venait de témoigner dans cette même salle du tribunal
de La Plata contre le commissaire Miguel Etchecolatz, condamné à la
prison à perpétuité pour crimes contre
l’humanité commis pendant la dictature. Un policier
que Christian von Wernich avait l’habitude de confesser.
http://www.liberation.fr/actualite/monde/268871.FR.php
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